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Colloque international sur les pratiques linguistiques dans les entreprises à vocation internationale : La synthèse des interventions

Le 9 juin 2003

Jean-Michel Viola nous a d'abord rappelé que les préoccupations suscitées par la « société du savoir » ne sont pas si neuves puisqu'on s'inquiétait déjà, au début du 20siècle, de la complexité croissante des règles économiques! Ceci dit, les entreprises d'aujourd'hui vivent dans un environnement qui n'a jamais été aussi exigeant, rapide et dépendant de facteurs intangibles. Elles doivent se positionner clairement, innover sans cesse, se remettre en question, performer, affronter de nouvelles pressions, inventer de nouvelles structures, utiliser de nouveaux outils (NTIC) et de nouvelles façons de travailler. La place des langues dans tout ça? Choisir l'anglais ou le multilinguisme? La langue nationale sera vue parfois comme un handicap, parfois comme un avantage.

Arnaud Sales nous a, lui aussi, fourni une perspective globale : 6 000 langues sont parlées dans le monde. L'anglais domine très nettement… tant en terme démographique qu'en terme d'influence. Le français et l'allemand suivent (loin derrière)… mais de nouvelles langues émergent avec force : le mandarin, le hindi. L'État est devenu l'organisateur central de l'éducation et des politiques linguistiques. Mais, devant la multiplication des multinationales et des transnationales qui poussent à l'homogénéisation, les langues nationales sont bousculées. Il y aura donc de plus en plus de tensions entre les exigences nationales et les exigences transnationales.

Les témoignages des grandes entreprises suivantes ont bien illustré ces tensions : Berlex, Telefonica, Prévoir-Vie, Alcampo, Pratt & Whitney, MBDA, Pronuptia, Canlyte et Bombardier.

Or, s'il est vrai, comme le soulignait Arnaud Sales, « qu'on ne peut pas nécessairement exiger des entreprises qu'elles s'adaptent aux besoins d'une langue nationale », que faut-il faire, alors?

De la sensibilisation, répond Jordi Roigé qui évoquait le slogan du programme catalan, « En catalan, c'est toi qui y gagne ». C'est-à-dire, adopter des mesures sectorielles de soutien et de promotion du catalan et aussi une loi musclée pour résister à la pression d'une langue concurrente forte.

Nous devons évaluer les politiques linguistiques non officielles des entreprises, suggère Bernard Cerquiglini, de façon à fonder nos actions sur des savoirs.

Pour maintenir la diversité culturelle et linguistique, il faut travailler de concert avec les partenaires étrangers, mutualiser les pratiques et concevoir des actions structurantes. Mettre l'accent sur le fonctionnement des communications, la langue d'usage et la politique d'embauche, propose Guy Dumas.

Arnaud Sales le disait : « L'État-jardinier ne contrôle plus sa serre, aux vitres brisées par l'expansion transnationale sans limites du privé dans l'économie comme dans les communications ». Cet État-jardinier doit devenir État-garde-chasse, s'engager encore beaucoup plus dans la défense du français (dans le cas du Québec et de la France) et, au premier chef, essayer d'étendre le nombre de locuteurs, c'est-à-dire miser sur la formation de travailleurs très qualifiés, d'universitaires, et même d'étudiants multilingues...

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En après-midi, les chercheurs sont venus donner un cadre plus scientifique aux témoignages de la matinée et ajouter au portrait d'une réalité qui varie d'un État à l'autre, en même temps qu'elle présente des convergences évidentes.

Jean-François Baldi nous a rappelé qu'en France, la loi Toubon (de 1994) ne permet pas de contrôle systématique… et n'impose pas de véritables sanctions aux contrevenants. Si on se préoccupe de la sécurité et de la santé des salariés, on laisse libre la langue des affaires et du commerce. Malgré le retentissement médiatique de certaines pratiques trop anglophones chez certaines entreprises françaises, une minorité seulement a une réelle sensibilité à l'importance de valoriser le français comme langue de travail et de développer le multilinguisme. Des études qualitatives du CREDOC et du FFA, monsieur Baldi retient qu'il y a un malaise à parler de langue, que les stratégies des entreprises sont implicites, rarement élaborées en politiques. À l'exception des entreprises vouées au dogme du tout-anglais... ou farouchement françaises... la majorité oscille entre le pragmatisme du cas par cas et le multilinguisme plus réfléchi. Les conséquences sont parfois négatives pour les employés : on exige trop ou trop peu d'anglais pour les besoins réels, on discrimine à la promotion, on tolère un mauvais français… Surtout, observe monsieur Baldi, les vieux clichés perdurent : l'anglais va de soi, comme étant la seule langue d'affaires internationale; le français est d'abord une langue de culture, moins apte à parler «business».

Comme nous l'a ensuite expliqué Ernest Querol, en Catalogne, la loi (1998) a diverses exigences, sans obliger toutefois à travailler en catalan, et les entreprises ont une attitude positive face au catalan. Elles y voient plus d'avantages que d'inconvénients, sans vouloir cependant pousser plus loin. Le catalan connaît une légère hausse comme langue de travail : 60 % des entreprises étudiées ont le catalan comme principale langue de travail et 76 % d'entre elles exigent la connaissance du catalan des gens qu'elles recrutent. À tout le moins, «pas d'évolution négative» depuis 1992. Reste que plus les entreprises sont jeunes, plus elles sont grosses, plus elles sont situées à Barcelone et appartiennent à des intérêts autres que catalans, moins elles privilégient le catalan. Bref, conclut Ernest Querol, «les caractéristiques de la mondialisation ne favorisent pas le catalan pour l'avenir».

Dans la Communauté autonome basque (CAB), la loi date de 1982. Des centaines de grandes entreprises rejointes par l'étude, Miren Matteo nous dit d'abord qu'elles ont en moyenne 35 % d'employés parlant le basque, mais avec des variantes énormes selon les secteurs, ceux de l'éducation et de la santé dépassant les 50 %. Les entreprises privilégiant le plus la langue basque sont celles qui sont situées en CAB, celles dont la clientèle est essentiellement basque, celles qui offrent des services et qui ont des politiques linguistiques. Cela reste malgré tout le fait d'une minorité d'entreprises.

Au Québec, nous a rappelé Elke Laur, la Charte de la langue française a célébré ses 25 ans. 71 % des entreprises ont obtenu leur certificat de francisation, un taux qui reste stable depuis dix ans. On note des différences significatives entre Montréal, où l'anglais est plus présent, et le reste du Québec. En fait, la structure des entreprises est très déterminante, l'entreprise araignée supposant plus de contacts internationaux et plus d'exigences de l'anglais. On emploie davantage de français dans les entreprises qui sont des maisons mère, que dans les filiales québécoises d'entreprises étrangères. Chez Berlex, par exemple, l'internationalisation est déjà partie intégrante de l'entreprise. 81 % des grandes entreprises affirment que leurs clients et fournisseurs non-québécois exigent de correspondre en anglais. Contrairement à la Catalogne où la langue nationale, le catalan, est mieux maîtrisée dans les échelons supérieurs, au Québec, le français est davantage parlé dans les échelons inférieurs.

Enfin, Pierre Bouchard a esquissé une comparaison de toutes ces recherches, limitée par les différences méthodologiques. Oui, il y a partout pression de l'anglais, et une série de plusieurs déterminants, dont le contexte social et organisationnel… mais aussi l'existence de lois linguistiques qui provoque certaines pratiques, parfois pour favoriser une autre langue (anglais ou espagnol), parfois pour restreindre cette autre langue. Il conclut que toutes les entreprises à vocation internationale sont soumises aux pressions d'une autre langue que celle que l'on cherche à promouvoir. L'usage de cette langue, perçue comme une langue de communication commune et plus pratique, est ou bien déclaré obligatoire par l'entreprise, ou découle de situations particulières (par exemple les 60 nationalités des chercheurs de chez Pratt & Whitney). Les activités internes, comme les activités externes, sont touchées : documents, communications orales ou écrites… Il y a quand même des différences entre, d'une part le Québec et la France, où le français subit la pression de l'anglais… et, d'autre part, la Catalogne et la communauté basque, où les langues nationales à promouvoir - catalan et euskara -, subissent non seulement la pression de l'anglais mais également celle de l'espagnol.

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Le 10 juin 2003

Après les études quantitatives traçant à grands traits les tendances générales, de nouvelles études sont venues préciser certaines pratiques linguistiques d'entreprises à vocation internationale. Le portrait qui se dégage de l'ensemble vient confirmer ce qui s'est dit la veille.

Elvira Riera a analysé le marché de l'alimentation en Catalogne, un secteur où la communication avec les clients est fondamentale. Elle constate que l'usage du catalan, dans les plus importantes chaînes alimentaires, est étroitement lié à la recherche d'une proximité avec le client et à la qualité de l'accueil. Le facteur le plus influent, lorsqu'il s'agit de la langue de travail de ces commerces, se trouverait dans la politique de travail de l'entreprise. Elle note que les entreprises françaises privilégient l'espagnol, tandis que les entreprises catalanes privilégient le catalan… lorsqu'elles sont situées en Catalogne. La présence de populations immigrantes, qui ne connaissent pas le catalan, favorise l'usage de l'espagnol. Il faudrait, suggère madame Riera, rompre l'accommodation linguistique automatique : utiliser le catalan pour aider les immigrants à s'intégrer, réorienter le bilinguisme des jeunes vers le catalan, renforcer le lien émotionnel avec cette langue, former à l'exigence de la qualité, favoriser l'industrie et les commerces catalans, renforcer les technologies linguistiques…

Catherine Lussier a observé deux filiales d'entreprises québécoises aux structures complexes, l'une spécialisée en ludiciels et l'autre, manufacturière. Dans la première, où le personnel est jeune et francophone, le français est la première langue de communication mais l'anglais est présent à tous les niveaux. Le bilinguisme est donc une réalité quotidienne, considéré comme souhaitable pour l'avancement, la connaissance du domaine, une meilleure qualité de la production et des relations interpersonnelles. Le jargon spécialisé est anglais, l'anglais écrit est perçu comme plus efficace et rapide (on comprend mieux «browser» que «fouisseur»), l'anglais est utilisé lors des réunions de travail et même de manière informelle… entre francophones qui pourtant ne le maîtrisent pas forcément bien. Dans la deuxième entreprise qui emploie 200 francophones, le bilinguisme est un critère d'embauche pour les cadres et le personnel spécialisé : le français est utilisé à l'intérieur de l'usine mais l'anglais, courant pour les communications entre les filiales, y pénètre de plus en plus, ce qui fait réagir fortement les ouvriers : ceux-ci sont inquiets et prêts à lutter pour le maintien du français dans leur milieu de travail; leur motivation se fonde davantage sur des intérêts identitaires qu'économiques.

L'étude de Jon Aizpurua démontre que le basque progresse dans l'usage public mais demeure peu utilisé. Plus répandu chez les cadres que chez les ouvriers, le basque est parlé entre collègues par moins de 20 % des entreprises de tous les secteurs, sauf celui de l'administration.

Paul Béland de l'OQLF a tenté de définir l'expression «travailler en français». Sa réflexion le conduit à estimer que l'on travaille en français si au moins 60 % des communications internes et au moins 60 % des communications avec la clientèle se font en français et si moins de la moitié du temps consacré aux communications internationales SERT les communications en anglais.

Isabelle Gratiant, pour sa part, a étudié dix entreprises dont le siège social est situé en France. Elle remarque que, là aussi, l'anglais gagne du terrain. Les entreprises n'ont pas de politiques linguistiques mais leurs pratiques résultent de choix. Quand les entreprises se considèrent françaises, elles utilisent le français. Par contre, l'usage d'une autre langue est considéré comme normal et les entreprises n'effectuent pas de relations internationales sans recours systématique à l'anglais.

Des 300 entreprises catalanes étudiées par Joan Ma Romani (dont l'exposé est présenté par monsieur Querol), il se dégage que 59 % emploient le catalan et 38 %, l'espagnol. Les emballages, les étiquettes et les modes d'emploi en catalan obtiennent un score de 8,6 sur 10… bien que les entreprises perçoivent négativement les coûts associés à cette démarche. Les outils linguistiques jugés les plus utiles par les entreprises sont, par ordre d'importance, les outils informatiques, les glossaires, la terminologie et la documentation.

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En après-midi, des représentants de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, du Centre de terminologie de la Catalogne, du Sous-ministère de la Politique linguistique du gouvernement basque, de l'Office québécois de la langue française ont présenté les nombreux efforts de chacun pour améliorer l'usage des langues nationales au sein de chaque communauté ou État : ouvrages terminologiques destinés aux entreprises, dictionnaires, outils informatiques, services de consultation téléphonique mais, de plus en plus, en ligne, travaux des commissions de terminologie, services divers… Par ailleurs, le témoignage de la responsable des services linguistiques chez Berlex Canada a bien mis en lumière les efforts similaires à l'intérieur même des entreprises. 

La table ronde qui a clôturé le colloque était organisée autour des cinq propositions suivantes, auxquelles ont adhéré les participants :

  1. poursuivre les recherches amorcées sur la situation linguistique des entreprises à vocation internationale, notamment dans le but d'élaborer des indicateurs comparables entre les différents États et gouvernements; 
  2. sensibiliser les entreprises, par différentes actions et publicités, à la perception que nos langues respectives sont en mesure de désigner toutes les réalités du monde du travail, y compris dans les technologies de l'information; 
  3. susciter le développement de technologies de l'information et de la communication adaptées aux différentes langues et sensibiliser les entreprises à leur utilisation; 
  4. s'assurer que la terminologie scientifique, technique et commerciale de la langue à promouvoir soit adéquatement diffusée auprès des milieux de formation professionnelle et technique et des entreprises; 
  5. sensibiliser les entreprises à l'importance d'offrir la formation professionnelle continue dans la langue de travail à promouvoir.

Ces propositions ont suscité de nombreuses réflexions qu'il serait trop long de résumer ici. Rappelons néanmoins le mot de la fin de chacun des invités de la table ronde. 

Gérald Larose signale que les entreprises de demain vont de plus en plus devoir compter sur le «relationnel»; la question de la langue devient alors centrale. Daniel Boulerice estime que, depuis 25 ans, Bombardier a appris l'importance de rehausser le niveau du français. Maria Carme González souhaite que son entreprise, Gas Natural, puisse servir d'exemple. Jordi Roigé note que la construction actuelle de l'Europe représente un nouvel enjeu pour les défenseurs de la diversité linguistique. Nicole René revient sur une phrase entendue au cours du colloque: «le passage du tout-à-l'anglais est la maladie infantile de la mondialisation». Et Bernard Cerquiglini convie tous les participants... «à passer d'urgence à l'action». 

Guy Dumas a clôturé le colloque en insistant sur le rôle essentiel de l'État et sur l'engagement social des entreprises, deux conditions essentielles pour assurer la promotion des langues.

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