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Les défis de la langue française à Montréal et au Québec au XXIsiècle : constats et enjeux
Un monde en évolution

La société québécoise se trouve présentement à un carrefour. Elle a l'occasion d'implanter un modèle original de vie collective: un double contrat à la fois civique et culturel qui réalise une équation spécifique entre les impératifs du droit, de la sociologie, de la culture et de l'histoire; une nation francophone, plurielle, qui se définit par référence à des valeurs et à des choix sociaux, et qui parvient ainsi à réaliser sa cohésion dans la diversité; une petite collectivité, fragile, qui fait le pari de se perpétuer et de se développer à sa manière dans le voisinage d'une superpuissance et dans un contexte de mondialisation.

- Gérard Bouchard, La nation québécoise au futur et au passé

Outre le contexte démographique, une autre tendance lourde doit être prise en considération au moment de dresser un portait de la situation linguistique québécoise. Il s'agit du phénomène de la mondialisation, lui même alimenté par l'introduction massive des nouvelles technologies de l'information et des communications.

L'impact de la mondialisation des échanges économiques sur l'usage du français au travail

Le Québec s'inscrit dans les grandes tendances de l'économie mondiale. Les relations commerciales extérieures s'y sont intensifiées grâce au dynamisme des entreprises à la recherche de nouveaux débouchés pour leurs produits et services. Dans ce contexte, la langue anglaise SERT le plus souvent de moyen de communication, d'où une augmentation croissante de l'usage de l'anglais dans les entreprises, à des fins de communications avec l'extérieur du Québec. La généralisation des télécopieurs et du courrier électronique accentue cette tendance et accroît l'usage de l'anglais dans les milieux de travail.

Ainsi, l’exigence de la connaissance de l’anglais dans les entreprises québécoises ne s’explique plus aujourd’hui par la domination d'une bourgeoisie d’affaires anglophone, mais par le développement de secteurs industriels et de services, même contrôlés par les francophones, dont l’ambition est nord-américaine, voire mondiale.

Par ailleurs, le mouvement mondial d'acquisition et de (méga) fusion d'entreprises risque d'avoir un impact non négligeable sur la langue de travail au Québec. Les grands groupes internationaux - qui sont très largement de propriété étrangère et ont des ramifications dans plusieurs pays - ont une tendance marquée à généraliser l'utilisation de l'anglais dans l'ensemble de leurs communications, ce qui a un effet certain sur la langue de travail de leurs filiales québécoises.

Ces transformations des milieux de travail menacent les progrès les plus importants enregistrés au chapitre de l’utilisation du français au travail, qui l’ont été dans les milieux composés majoritairement de personnes de langue maternelle française, tandis que les milieux de travail anglophones et ceux à forte mixité linguistique, particulièrement ceux où la langue maternelle des propriétaires est autre que le français, ne connaissaient pas la même progression 15.

Quelques données illustrent cette situation. En 1989, dans la région métropolitaine de Montréal, 63 % des francophones travaillaient essentiellement en français (90 % ou plus du temps de travail), et un autre 30 % principalement en français (de 50 % à 89 % du temps de travail). Chez les anglophones, l’image est inversée : plus de 55 % d’entre eux travaillaient principalement en anglais (moins de 49 % du temps en français). Quant aux allophones, 24 % travaillaient essentiellement en français (90 % ou plus du temps de travail), 39 % principalement en français (de 50 % à 89 % du temps de travail) et 37 % principalement en anglais ou dans une autre langue. Le rôle de la composition linguistique des milieux de travail dans ces résultats ne fait pas de doute : la proportion de personnes qui travaillent principalement en français (90 % ou plus du temps de travail) décline de façon quasi linéaire avec la proportion de francophones dans les contacts de travail. Ainsi, 93 % des francophones travaillent principalement en français s'ils communiquent essentiellement avec des francophones au travail (90 % ou plus), alors que seulement 25 % des francophones travaillent en français s'ils sont en contact avec moins de 50 % de francophones 16.

Quant au rôle clé de la langue des supérieurs et des propriétaires, qu’il suffise de rappeler les données citées dans le rapport du comité interministériel sur la situation de la langue française : 71 % des francophones travaillent généralement en français (90 % ou plus du temps de travail) si les supérieurs sont francophones, mais cette proportion tombe à 25 % si le supérieur est anglophone, et à 45 % s’il est allophone 17.

Or, les milieux de forte mixité linguistique constituent souvent les réseaux principaux d’insertion des nouveaux arrivants sur le marché du travail. Comme la langue de travail a une influence majeure sur l'orientation linguistique 18, la capacité de faire des progrès significatifs en cette matière est dorénavant liée à celle de faire progresser le français comme « langue normale et habituelle du travail » dans les milieux où les francophones ne sont pas largement majoritaires.

Une introduction massive des nouvelles technologies

Tout le monde le sait maintenant, les nouvelles technologies de l'information sont en train de chambouler les façons dont les gens travaillent, consomment, vivent. Elles entraînent une gamme inédite d'enjeux qui viennent remettre en question les façons de faire dans l'organisation du travail.

On sait aussi que l'anglais prédomine en informatique et dans les nouvelles technologies de l'information et des communications. L'introduction massive de l'informatique dans la vie de chacun et dans les milieux de travail propage l'emploi de l'anglais, compromet l'usage du français comme langue du travail et est susceptible de provoquer une nouvelle phase d'anglicisation semblable à celle qui a marqué l'industrialisation (en anglais) du Québec.

Les nouvelles technologies et l’utilisation de plus en plus envahissante de l’Internet posent de nouveaux défis à la francisation des milieux de travail et des communications. En effet, on évaluait jusqu'à récemment que 4 % du contenu de l’Internet était en français; cette donnée tend à diminuer, comme le démontre une nouvelle évaluation du volume de l'espace cyber indiquant que sur un total de un milliard de documents/pages sur 6,4 millions de serveurs, 86,55 % des documents sont en anglais contre 2,36 % en français 19. L’utilisation de plus en plus grande du commerce électronique pose aussi de nouvelles difficultés, dont un emprunt massif de termes d’origine anglo-saxonne.

Une francophonie nord-américaine et internationale précaire

L’attraction du français au Québec en tant que terre d'accueil ne sera jamais semblable à ce que peut être celle de l’anglais à Toronto, à Londres, ou à celle du français à Paris. Majorité francophone ou non, il n’en reste pas moins que les Québécois ne représentent que environ 2 % de la population de l’Amérique du Nord, que l’assimilation en faveur de l'anglais est patente dans toutes les communautés francophones minoritaires du Canada et que si les efforts consentis par le Québec pour inverser une tendance lourde d’intégration linguistique en anglais portent leurs fruits, la situation est et restera, dans le contexte, d’une fragilité certaine et inévitable. Il faudra donc toujours en tenir compte.

La francophonie nord-américaine est précaire. Les francophones ne représentent que 2,3 % de la population au sein d'un environnement de plus de 275 millions d'anglophones. En outre, le taux d'assimilation linguistique de la population francophone canadienne hors Québec est passé de 27 % en 1971 à 36 % en 1996 20. Plus on s'éloigne du Québec, plus l'assimilation est forte. Ainsi, le taux d'assimilation était, en 1996, de 8 % au Nouveau-Brunswick, 39 % en Ontario, 43 % en Nouvelle-Écosse, 53 % au Manitoba, 58 % à Terre-Neuve, 68 % en Alberta et 71 % en Colombie-Britannique.

Dans ce contexte, le Québec ne peut donc beaucoup s'appuyer sur les communautés francophones hors Québec pour l'aider à renforcer le statut du français en Amérique du Nord. Au contraire, ce sont ces communautés qui ont besoin du Québec comme fer de lance de la présence française en Amérique.

La situation du français en Amérique du Nord est un aspect indissociable de la fragilité de la situation de la langue française dans le monde. Et cette situation globale de la langue française n’est pas sans rapports d’interdépendance avec celle d'autres grandes langues telles que l’espagnol, l’arabe et le portugais, qui ont, en chiffres absolus, un nombre important de locuteurs en même temps qu’une véritable dimension internationale par leurs aires de diffusion. Le phénomène de la mondialisation et la vague déferlante vers l’homogénéisation qui en est le corollaire, font de la place laissée à la diversité des langues et des cultures l’une des questions les plus importantes de notre époque. C'est ainsi que le combat pour la diversité culturelle que mènent actuellement divers États, particulièrement la France alliée stratégiquement au Québec, est prioritaire pour faire contrepoids aux effets de la mondialisation.

 


15. Indicateurs de la langue du travail au Québec, Conseil de la langue française, Les Publications du Québec, édition 1994.
16. Ibid., indicateurs 6.3 et 6.15
17. Le français langue commune. Enjeu de la société québécoise. Rapport du comité interministériel sur la situation de la langue française, Québec, ministère de la Culture et des Communications,1996, p. 227.
18. Renaud, J., et Lebeau, R., Le rôle évolutif des langues sur la mobilité en emploi des nouveaux immigrants, Nouveaux immigrants et langues, Montréal, Université de Montréal, 1993. Document inédit. Voir aussi Ravi Pendakur et Krishna
Pendakur, Krishna (1997), Speak and Ye Shall Receive : Language Knowledge as Human Capital, Research on Immigration and Integration in the Metropolis, Working Papers Series, novembre 1997.
19. Inktomi et NEC Research Institute, Web Surpasses One Billion Documents, 18 janvier 2000. Voir aussi Association Le droit de comprendre, La langue française dans tous ses états. Rapport des associations. Paris, janvier 1999, persoweb.francenet.fr.
20. Le taux d'assimilation linguistique établit le pourcentage de personnes qui n'utilisent plus le français à la maison par rapport au nombre de personnes de langue maternelle française.



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