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Les défis de la langue française à Montréal et au Québec au XXIsiècle : constats et enjeux
Une attraction du français renforcée mais toujours insuffisante

L’attrait du français

Dans presque tous les pays d’immigration, la langue majoritairement parlée par la population est tout naturellement apprise et parlée par les immigrants internationaux. C’est d’ailleurs dans l’intérêt des immigrants de maîtriser le plus rapidement possible la langue du pays hôte, plus particulièrement pour les travailleurs qui, pour la plupart, ont justement migré afin d'améliorer leurs conditions de vie économique et sociale. Que les millions d’immigrants venus par vagues successives s’établir en Amérique du Nord aux XIXe et XXsiècles aient massivement opté pour l’anglais ne doit pas étonner puisque c’est la langue la plus répandue aux États-Unis et au Canada. Même au Québec, l’anglais a été la langue d’adoption de la plupart des immigrants et de leurs descendants jusqu’à ce que l’État intervienne en faveur du français.

Encore aujourd'hui, les nouveaux arrivants sont soumis à un double discours et à un double modèle d'intégration : celui du gouvernement fédéral qui favorise la liberté de choix par le bilinguisme, se confrontant au discours du gouvernement québécois qui préconise une langue commune et l'intégration à une société de langue française. Il n'est donc pas surprenant que bon nombre d'immigrants arrivant en sol québécois soient tentés de faire l'économie de l'apprentissage du français au profit de l'anglais.

L’attrait qu’une langue majoritaire exerce peut se mesurer de bien des manières. De multiples études ont eu cours au Québec sur ce sujet. La place du français y est mesurée dans divers domaines en distinguant la vie publique de la vie privée, les situations de contraintes de la pleine liberté.

Si, pour paraphraser une formule célèbre, l'État n'a rien à faire dans les chambres à coucher des citoyens, il n'en demeure pas moins qu'à l'échelle d'une société, de nombreuses décisions relevant de la vie privée ont des effets collectifs importants. C’est le cas notamment de tous les phénomènes démographiques. Il ne fait aucun doute que la décision d’avoir ou non des enfants, de partir pour une autre province canadienne ou à destination d’un autre pays, de choisir son domicile en banlieue plutôt que dans la ville centre relève de la vie privée des individus et des familles. Toutefois, ces décisions entraînent parfois des effets globaux qui obligent les pouvoirs publics à intervenir, soit pour tenter de modifier les conditions qui influent sur les comportements, soit pour permettre à la société de s’adapter aux conséquences de ces comportements.

On peut avancer que l’usage du français dans les loisirs, à l’épicerie, chez le médecin ou à la banque sont des indicateurs du statut de cette langue dans la vie économique, sociale et culturelle 4; cependant, il faut aussi prendre connaissance de la langue d’usage à la maison si l’on veut tenir compte de tous les facteurs en cause dans l’évolution des groupes linguistiques. Comme l’affirme le démographe Marc Termote : « La langue d’usage au sein d’un ménage devient normalement la langue maternelle des enfants de ce ménage. Dans une perspective générationnelle, donc de long terme, dans une société qui a une mémoire et qui entend transmettre son patrimoine identitaire, la langue d’usage au foyer semble un concept incontournable » 5.

Les transferts linguistiques

Le premier recensement qui a permis de connaître directement les transferts linguistiques des personnes recensées au Canada est celui de 1971. Rendu public avant les lois linguistiques de 1974 et de 1977, il donne une image de ce qui prévalait au moment où deux gouvernements successifs allaient agir afin d’assurer la pérennité de la seule majorité francophone en Amérique du Nord. En comparant la langue parlée à la maison à la langue maternelle des personnes recensées, on constatait que plus de deux allophones sur trois (68,1 %) s’exprimaient toujours dans leur langue maternelle à la maison. Quant à ceux qui avaient librement choisi de parler habituellement une autre langue, plus de 84 000 avaient opté pour l’anglais contre moins de 35 000 pour le français. C’est donc dire que la force d’attraction de l’anglais supplantait nettement celle du français dans une proportion de 71 % contre 29 % pour l'ensemble du Québec 6. Dans l'île de Montréal, l'attraction de l'anglais était encore plus forte, plus de 74 % des transferts se faisant en faveur de cette langue contre 25 % en faveur du français 7.

Vingt-cinq ans plus tard, on note une amélioration de l’attraction du français dans les choix linguistiques des allophones. En 1996, dans l’ensemble du Québec, la force d'attraction de l’anglais était alors réduite à un peu plus de 60 %, celle du français passant à près de 40 %. Toutefois, dans l’île de Montréal, l’attraction relative des deux langues était de 66 % pour l’anglais et de 34 % pour le français.

Par ailleurs, on observe une attraction relative du français de l'ordre de 65 % à 70 % chez les allophones qui ont immigré au Québec après l'adoption de la Charte de la langue française en 1977. Ce constat encourageant résulte d'une meilleure connaissance du français chez les immigrants récents et du régime de l'école française obligatoire pour les enfants des immigrants mis en place par la loi 101 8.

Cependant, on note un certain glissement à cet égard, le point culminant des transferts linguistiques en faveur du français ayant été atteint en 1986 avec un taux de 69 % pour baisser légèrement à 68 % en 1991, puis à 67 % en 1996. De plus, en nombre absolu, ces transferts ne sont pas suffisants pour faire contrepoids au groupe des allophones arrivés au Québec avant l'adoption de la Charte et dont les membres (y compris les descendants) continuent à se tourner davantage vers l'anglais que le français.

On constate donc que, même si les politiques linguistique et d’immigration des années 1970 ont modifié, jusque dans les foyers allophones, le pouvoir d’attraction relatif du français et de l’anglais en faveur de la langue officielle du Québec, l'évolution positive en faveur du français reste nettement insuffisante pour compenser les effets contraires de l’accroissement naturel et des mouvements migratoires sur l’importance relative des francophones, particulièrement dans l’île de Montréal.

En effet, la lente progression du nombre de transferts linguistiques des allophones vers le français se trouve contrecarrée par une démographie en mutation rapide qui risque de créer à brève échéance un déséquilibre des groupes linguistiques.

Il faut noter que l'apport des personnes dont le français est la langue seconde ainsi que des francophones des banlieues qui viennent régulièrement dans l’île de Montréal, notamment pour y travailler, est important pour maintenir et a fortiori augmenter l’usage du français dans l’espace public. Mais si ce double apport à la présence francophone en milieu montréalais en est un d'importance pour renforcer dans l’immédiat le caractère français de l’île de Montréal, il ne peut, en revanche, être considéré comme l’assise de la pérennité du français dans l’île.

Pour que le français garde sa position dominante, il faudrait, en effet, une forte majorité de francophones 9. Les sociolinguistes s’entendent pour affirmer que la pérennité d’une langue n’est assurée que si l’on trouve une « masse critique » suffisante de personnes qui en font usage spontanément en toutes circonstances 10. Ces personnes font usage de leur langue maternelle ou de leur langue d’adoption tant dans leurs communications d’ordre public que dans celles propres à la vie privée.

Parce que la famille est la cellule de la société où les enfants apprennent une première langue qui marquera leur identité et parce que le quartier de résidence est le premier lieu des contacts linguistiques (écoles, églises, commerces, banques, etc.), en particulier pour les immigrants, il est nécessaire d’examiner d’où vient que les Montréalais qui font usage du français à la maison sont de moins en moins nombreux.

Cette interrogation est d’autant plus importante qu’il s’agit ici de toutes les personnes qui s’expriment en français au foyer, peu importe leur diversité d’origines. Il ne s’agit pas là d’un « groupe ethnique » replié sur lui-même, mais plutôt d’un groupe linguistique ouvert et de plus en plus diversifié, comme c’est le cas pour les anglophones du Canada et des États-Unis.

S'interroger sur cette question, c’est en venir à prendre conscience que certains phénomènes sociaux, sans liens avec la politique linguistique, influencent très fortement à la baisse et rapidement la taille du noyau francophone tandis que la libre adoption du français comme langue d’usage au foyer, langue transmise à la génération suivante, ne peut advenir que plus lentement.

Les sections qui suivent permettront de mettre en relief l'ampleur des défis qui sont liés à ce constat.

 


4. Gouvernement du Québec, Le français, langue d'usage public au Québec en 1997, Conseil de la langue française, Québec, 1999, 123 p.
5. Termote, Marc, L’impact de la mobilité linguistique sur l’évolution démographique des francophones du Québec, Cahiers québécois de démographie, 1998, p. 293.
6. Castonguay, Charles, Le dilemme démolinguistique du Québec dans Douze essais sur l'avenir du français, Québec, 1984, p. 25.
7. Les données statistiques de 1971 assimilaient toutefois l'île Jésus à l'île de Montréal.
8. Castonguay, Charles, Tendances et incidences de l'assimilation linguistique au Canada : entre les faits et l'optimisme futurologique à l'égard du français, communication présentée au colloque « Politique et stratégies linguistiques au Canada : bilan et perspectives », Université d'Avignon, 3-5 juin 1998, 22 feuillets.
9. Henripin, Jacques, Naître ou ne pas être, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989, p. 110.
10. Lévine, Marc V., La reconquête de Montréal, Montréal, VLB-Éditeur, 1997, 404 p.
Fishman, Joshua A., Bilingualism With and Without Diglossia; Diglossia With and Without Bilingualism, Journal of Social Issues, XXII-2, 1967, p. 29-38.
Fishman, Joshua A., Language in Sociocultural Change, Stanford, CA, University Press, 1972, xvi- 362 p.



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