Logo du Culture et Communications.
 

Les défis de la langue française à Montréal et au Québec au XXIe siècle : constats et enjeux
Une démographie en mutation

L'avenir du français à Montréal se jouera dans des domaines qu'il n'est pas facile de réglementer au moyen de lois linguistiques. Par exemple, quels sont les niveaux d'immigration et les méthodes de sélection des immigrants qui sont les plus compatibles avec la protection du français? Quelle politique culturelle permettra l'intégration la plus harmonieuse des immigrants à la société francophone et comment les institutions francophones s'adapteront-elles pour tenir compte d'une ville francophone de plus en plus multiethnique? Jusqu'à quel point l'étalement urbain et l'exode des francophones hors de l'île de Montréal menacent-ils la pérennité du français dans la métropole et est-ce que la tendance peut être renversée par l'intervention de l'État?

- Marc V. Levine, La reconquête de Montréal

À l'instar de l'ensemble des pays occidentaux, le Québec est confronté à un problème démographique important : la décroissance de sa natalité. Comme plusieurs sociétés occidentales, le Québec se tourne donc vers l'immigration pour contrer les effets négatifs de ce phénomène. Mais, en cette matière comme en bien d'autres, le Québec vit une situation particulière. Seule collectivité francophone majoritaire en Amérique du Nord, entourée par plus de 275 millions d'anglophones, le Québec ne possède pas tous les outils pour affirmer clairement sa spécificité, notamment en matière d'immigration où il ne peut sélectionner lui-même qu'une partie de ses nouveaux citoyens.

Un accroissement naturel faible

Toute société se renouvelle essentiellement par l’accroissement naturel résultant d’un excédent des naissances sur les décès. Or, l’accroissement naturel des francophones de l'île de Montréal est insuffisant pour assurer au moins une croissance égale à celle de l’ensemble des autres groupes linguistiques.

C’est au tournant des années 1970 que l’indice synthétique de fécondité (ISF) glisse, au Québec, sous les 2,1 enfants par femme, seuil approximatif sous lequel une population ne se renouvelle pas complètement. Dès 1977 – année de l'adoption de la Charte de la langue française —, l’ISF tombe sous 1,7 enfant par femme, niveau qu’il n’a jamais dépassé depuis. Au cours du dernier quart de siècle, il a fluctué entre 1,69 et 1,36. De 1990 à 1996, l’indice synthétique de fécondité s'établissait à 1,6 enfant par femme pour l'ensemble du Québec pour retomber à 1,5 enfant par femme en 1998, donnée la plus récente dont nous disposions.

L’indice de fécondité montre des différences importantes lorsqu’on distingue les groupes linguistiques et certaines régions du Québec. Dans la région métropolitaine de Montréal, il se situait à 1,63 enfant par femme pour l’ensemble de la population en 1996. Dans les foyers où l’on parlait habituellement le français, l’ISF n’atteignait que 1,59 enfant alors que les allophones dépassaient le seuil de renouvellement avec 2,17 enfants par femme. Une marge de plus de 25 % séparait donc ces deux groupes linguistiques quant à leur fécondité. C’est au sein de la communauté anglophone que l’on calculait l’indice le plus bas, soit 1,46 enfant par femme.

En ce qui a trait à l’île de Montréal prise séparément, on a pu calculer pour 1996 un ISF de 1,45 enfant par femme seulement tant pour les francophones que pour les anglophones, comparativement à 2,23 enfants chez les femmes de langues tierces en âge d’avoir des enfants. Les francophones et les anglophones montréalais comptaient donc un déficit annuel des naissances de 35 % en comparaison du niveau de fécondité des allophones.

Une immigration internationale en progression

Outre le contexte de sous-fécondité dans lequel les lois linguistiques ont été implantées au Québec, l’immigration internationale est une dimension de la dynamique démographique qui prend de plus en plus d’importance du fait même que la population d’accueil n’assure plus le remplacement des générations.

Au temps où les lois linguistiques ont été implantées, l’immigration internationale était généralement à la baisse. De plus de 25 000 nouveaux venus en moyenne par année au cours de la période quinquennale 1971-1976, on a assisté à une baisse à moins de 21 000 personnes par année à la fin de la décennie. Une conjoncture économique défavorable à l’immigration internationale tant au Québec que dans l’ensemble du Canada, a conduit à une régression annuelle jusqu’à moins de 18 000 immigrants internationaux à destination du Québec au début des années 1980. C’est donc dire que, durant la première décennie d’application de la législation linguistique, le nombre de nouveaux venus, que l’on voulait expressément franciser et intégrer à la majorité francophone, était de moins en moins élevé.

L’immigration internationale a connu une forte hausse à la fin des années 1980 et au début des années 1990 tant au Canada qu’au Québec. Bien que le Québec n’ait pas accueilli toute sa quote-part de l’immigration canadienne (autour de 25 %), le nombre des ressortissants étrangers admis entre 1986 et 1995 a augmenté de 79 % par rapport à la décennie précédente. Les 346 000 immigrants qui sont entrés au Québec durant la seconde décennie d'application de la Charte de la langue française (1986-1995) ont dépassé en nombre le sommet établi dans les années 1950 (330 000 nouveaux venus).

Une immigration internationale largement non francophone

La composition linguistique de l’immigration internationale à destination du Québec ressemble très peu à celle de notre population. D'abord, quant à la langue maternelle, au début des années 1980, les immigrants de langue maternelle française formaient jusqu’à 13 % des nouveaux venus. Les années 1984-1993 n’en ont apporté que 8 % et, depuis cette période, la fraction de l’immigration internationale de langue maternelle française représente 12 % des admissions totales.

En ce qui concerne la connaissance du français, au cours des dix premières années d’application de la politique linguistique, près de 118 000 des 193 000 immigrants internationaux accueillis par le Québec n’avaient aucune connaissance du français, soit plus de 61 % d’entre eux. Durant la période 1986-1995, la proportion d'immigrants ne connaissant pas le français a augmenté à près de deux immigrants sur trois, soit 229 000 immigrants sur 346 000 immigrants. Depuis cette période, cette proportion a toutefois été réduite graduellement jusqu'au niveau de 60 % en 1998 et 56 % en 1999.

Cette situation s'explique par le fait que l’immigration est un domaine de compétence partagée entre le gouvernement fédéral et les provinces. L’essentiel de la capacité du Québec d’agir sur son immigration s’exerce au moyen de sa sélection des immigrants indépendants (les candidats de la catégorie des travailleurs et celle des gens d’affaires) et des réfugiés admis à partir de l’étranger.

Au fil des ans, la proportion des immigrants admis au Québec ayant fait l’objet d’une sélection québécoise a considérablement varié, dépassant 70 % à la fin des années 1980 pour ne représenter que 45 % quelques années plus tard. En 1998, elle s'établissait à 58 % et devrait être de l'ordre de 60 % en 2000. Ces variations très marquées de l’ampleur du contrôle qu’exerce le Québec sur son immigration découlent, pour une bonne part, de l’effet de distorsion entraîné par les décisions fédérales à l’égard des segments de l’immigration soumis à son influence et, en tout premier lieu, de la gestion que font les autorités fédérales d’immigration du mouvement des demandeurs d’asile.

Pour bien illustrer l’amplitude des effets de la gestion fédérale en cette matière, on rappellera notamment que le Québec a reçu depuis le début des années 1980 quelque 160 000 revendicateurs du statut de réfugié, la part québécoise de ce mouvement représentant, selon les périodes, de 30 % à 60 % du total canadien (cette part est actuellement de l’ordre de 40 %). On signalera aussi qu’au cours des dix dernières années, plus de 18 % du total de l’immigration au Québec ont découlé de ce mouvement, cette part ayant culminé à plus de 26 % en 1991.

Une concentration montréalaise de l'immigration internationale

À notre époque, les immigrants internationaux se dirigent vers les grands centres urbains de leurs pays d’accueil. Le Québec n’échappe pas à cette caractéristique contemporaine : l’immigration internationale se concentre dans la région métropolitaine de Montréal, près de neuf immigrants sur dix y établissant leur première résidence. En 1986, 87,2 % de la population immigrée du Québec vivait dans la région métropolitaine de recensement de Montréal 11. En dépit d’une politique visant à attirer plus d’immigrants dans les diverses régions du Québec, force est de constater, d’après le recensement de 1996, que la région métropolitaine de Montréal est toujours privilégiée par ceux qui choisissent de vivre au Québec puisque 88,3 % de la population immigrée dénombrée au recensement de 1996 vivaient dans la région métropolitaine de Montréal.

Au sein même de la région métropolitaine de Montréal, c’est l’île qui accueille la grande majorité des immigrants internationaux. Au dernier recensement, plus de 74 % des immigrés recensés au Québec y avaient leur domicile. Il s’agit d’une hausse par rapport aux 71 % observés aux recensements de 1981 et de 1986. Ainsi, les résidants de l’île de Montréal qui forment le quart de la population du Québec accueillent les trois-quarts des immigrants internationaux.

Un étalement urbain fortement francophone

Les migrations entre l’île de Montréal et les autres régions du Québec viennent également modifier l'importance relative des groupes linguistiques dans l'île de Montréal. Ces migrations, appelées « migrations interrégionales », n’ont pas la même intensité selon que l’on parle le français, l’anglais ou une langue tierce au foyer.

Alors qu’au début des années 1980, il y avait équilibre entre les départs et les arrivées de francophones en provenance ou à destination de l’île de Montréal (un peu plus de 101 000 dans les deux sens), on a pu calculer un excédent des départs sur les entrées de plus de 111 000 francophones entre 1986 et 1996.

La proportion des francophones dans les migrations interrégionales des Montréalais représentait 79 % des sorties durant la période quinquennale 1986-1991 et 82 % des sorties de la période 1991-1996 alors que la part des francophones dans l’île était de 57 % en 1991 et de 55,6 % en 1996 12.

Les mouvements migratoires entre les régions du Québec sont aussi nettement différenciés selon les groupes d’âge. Il importe de tenir compte de cette caractéristique, car elle a un effet très important sur la pyramide des âges de la population francophone de l’île de Montréal. Cet effet particulier de l’étalement urbain chez les francophones entraîne d’abord une réduction de la proportion des jeunes familles et donc des écoliers de langue française dans les écoles de l’île.

Les migrations interprovinciales

Les gains et pertes des groupes linguistiques du Québec, consécutifs aux échanges migratoires avec le Canada anglais, ne sont pas en cause dans la baisse de la population francophone de l’île de Montréal. Au contraire, au début des années 1990, il y a eu équilibre entre l’île de Montréal et le reste du Canada en ce qui a trait aux migrations des francophones et on a même noté un gain de 3 000 personnes à la fin des années 1980. Les non-francophones de l'île de Montréal accusaient, quant à eux, au cours de la période quinquennale 1986-1991, une perte nette de 27 000 personnes en faveur des autres provinces canadiennes. De 1991 à 1996, la perte est plus importante puisque le solde négatif augmente à 36 000 habitants. Ce sont les anglophones qui sont surtout touchés par ce phénomène, car, pour l’ensemble des années 1986 à 1996, les quatre cinquièmes du solde négatif peuvent leur être attribués 13.

Parmi les non-francophones montréalais qui quittent l’île de Montréal en direction du reste du Canada, se trouvent des immigrants internationaux que le Québec a accueillis. Ainsi, on reconnaît que le Québec perd plus du cinquième des immigrants qu’il accueille 14. Il s'agit toutefois là d'un phénomène qui n'est pas nouveau et qui est vécu également par l'ensemble du Canada qui perd une partie de ses immigrants au profit des États-Unis.

 


11. Gouvernement du Québec, Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration, ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, Montréal, 1990, p. 64.
12. Termote, Marc, Perspective démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal à l'aube du XXIe siècle. Implications pour le français langue d'usage public, Conseil de la langue française, 1999, p. 13.
13. Ibid., p. 132.
14. Sainte-Marie, Gisèle, Présence au Québec et dans les régions en 1999 de l''immigration récente, document de travail, ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigrattion, Montréal, 1999, p. 9.



Retour à la table des matières

 
 

Partager cette information

 
 
 

Aller au Portail du gouvernement du Québec
© Gouvernement du Québec, 2009