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Allocution de Jean-Marc Léger, journaliste et haut-fonctionnaire (2005)

[…] Le service attentif, exigeant, de la langue n'est à aucun titre une sorte d'apostolat, mais revêt plutôt l'aspect d'un devoir naturel. Il y a, en effet, une éminente responsabilité de chaque citoyen envers sa langue, bien collectif souverain et, dans le même temps, une obligation ardente de la servir et de la sauver chaque jour, à la fois au nom de ceux qui furent et pour ceux qui viennent. Ici, la sauvegarde de l'identité et celle du patrimoine se rejoignent. Cette obligation fondamentale se vérifie singulièrement aujourd'hui alors que l'on observe un peu partout dans le monde la montée de la facilité, du laisser-aller, de la superficialité, sous le prétexte trompeur de la simplicité, de l'innovation, de la modernisation. Une immense imposture se cache derrière le refrain à la mode : changer, changer, innover, innover, simplifier et, surtout, moderne, moderne. C'est le « bougisme » qui atteint tous les pays occidentaux : on les dirait empressés de courir à leur perte, de liquider leur civilisation, sous la pression tyrannique du néo-libéralisme, devenu la pire forme du néo-impérialisme, celle où les victimes sont à ce point conditionnées qu'elles appuient leurs maîtres et concourent à leur propre abaissement.

La qualité et la précision du verbe sont d'autant plus impérieuses qu'elles conditionnent l'accès à toutes les disciplines, qu'elles ouvrent sur toutes les connaissances. La langue est en soi connaissance, la plus haute, et clé de toutes les autres. Il en va ainsi certes pour toutes les langues et, à travers elles, pour toutes les cultures. Mais notre situation propre, notre situation présente, conséquence d'une histoire à la fois éclatante et douloureuse, rend le combat permanent pour le salut du français chez nous, toujours plus exigeant et toujours plus difficile. Dans le même temps, cette situation doit nous incliner, plutôt qu'au pessimisme, à une sorte d'« optimisme tragique », selon la belle parole d'Emmanuel Mounier.

En ce qui a trait à notre propre langue, nous sommes menacés par un danger inédit, auquel peu des nôtres paraissent sensibles. C'est la tendance à la traduction littérale de la langue impériale, la tendance à parler en fait, et de plus en plus, anglais avec des mots apparemment français, bientôt, peut-être, de penser anglo-américain. Nous n'en sommes plus aux anglicismes, même nombreux, comme jadis, mais à l'anglo-américanisation. Il est moins cinq.

Mais qui sait? C'est peut-être dans de petites sociétés comme la nôtre que peut s'amorcer le nécessaire et le pressant redressement. N'est-ce pas Daniel Halévy qui disait : « Je crois dans la valeur des petits nombres, je crois dans la vertu des petits peuples : le monde sera sauvé par quelques-uns ».

 
 

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