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Lise Bissonnette, journaliste et écrivaine

Dans le troisième volume de ses mémoires, Georges-Émile Lapalme, alors éloigné de la vie publique depuis près d'une dizaine d'années, écrit : « La culture officielle offre des bruissements qu'on appelle des honneurs, des décorations, des médailles ». Il évoquait ainsi avec une certaine ironie, sous laquelle perçait néanmoins l'affection, une médaille qui lui avait été décernée par l'Académie française « pour reconnaître les services rendus à la langue française ». Recevoir de l'État du Québec une distinction semblable, dont le nom est celui d'un porteur à la fois émérite et tragique de notre culture, est pour moi un moment émouvant certes, mais surtout troublant.

Les derniers paragraphes des Mémoires de monsieur Lapalme s'achèvent sur des mots défiants, et désespérés. « Nous avions une langue et nous la détruisons. » Ce n'est pas le lieu ici d'énumérer les exemples qu'il donne à l'appui de son constat lapidaire. D'ailleurs ces exemples ont vieilli. Et nous étions alors en 1973, avant l'adoption des lois sur la langue officielle du Québec, avant le foisonnement des relations France-Québec dont il avait jeté les fondations dans l'adversité, avant le déploiement de l'espace francophone. Ces quelques virages de l'histoire l'auraient-ils rassuré? J'en doute. Quelques années plus tard, il m'a accordé un entretien, pour Le Devoir, et il m'a semblé tout sauf apaisé.

Avec raison. Car la paix ne peut être que morne plaine quand il s'agit de la langue. Parmi les récipiendaires de ce Prix depuis sa création en 1997, les plus méritoires ont travaillé sur le matériau lui-même, ils nous ont tenus sur le qui-vive des termes et des usages, ils ont été ou sont au front à temps plein. Une autre lignée, dont je suis, a tenu des rendez-vous ponctuels sur ce front, en s'attachant au français au sein d'institutions dont il est le matériau premier, pour moi un journal, une bibliothèque, une littérature. Dans les deux cas, ce que nous devions refuser, c'est la paix, cette sorte de contentement dont le Québec est plus friand que jamais depuis qu'il se mesure au monde et qu'il veut si bien y paraître qu'il en arrive à se mentir - et à mentir - sur son état, sur sa culture, sur son éducation, sur la solidité de ses engagements.

Plaidons ici pour l'inquiétude. Non pour l'alarme perpétuelle qui génère la seule imprécation, ou encore pour l'angoisse qui provoque la paralysie. Mais pour l'absence de quiétude. La langue française n'est ni un absolu, ni un dogme sacré, au Québec comme ailleurs. Mais il se trouve qu'elle est la nôtre et qu'elle a vocation, ici, à exprimer l'essentiel de nos liens. Non seulement des liens entre les anciens et les nouveaux Québécois, selon notre sujet de débat désormais omniprésent, mais encore, mais surtout, les liens entre ce qu'on appelait autrefois les « classes sociales », terme juste dont j'aime raviver le souvenir au moment où, sur une gauche de laquelle je m'estime parente, on prétend servir le peuple en lui proposant une langue facile, vidée de ses aspérités, approximative et surtout lisse comme la morne plaine.

La vie en commun, si on y croit, ne peut être qu'une lutte contre les inégalités. On pense rarement à la langue sous cet angle, sous cette lumière qui est pourtant l'une des rares dont le sens devrait nous faire bouger.

Un sens que je tiens à donner à ce Prix, en remerciant ceux qui m'y ont proposée et ceux qui m'ont choisie. Je sais qu'ils sont de ces inquiets vibrants, dont nous avons tant besoin.

 
 

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