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La langue française en usage au Québec : un exemple éloquent de la diversité linguistique

29 avril 2005

Allocution prononcée par M. Guy Dumas, sous-ministre associé responsable de l'application de la politique linguistique, au 26e congrès de l'Association québécoise des enseignants de français langue seconde, Montréal, le 29 avril 2005

Je remercie votre président, M. Carlos Carmona de m'avoir invité à vous adresser la parole à l'occasion de la clôture de votre congrès annuel intitulé Reconnaître les diversités. Il s'agit d'un thème qui se décline en plusieurs facettes et je sais que vous avez eu des échanges fructueux, selon les points de vue qui vous intéressent. Pour ma part, à titre de sous-ministre responsable de l'application de la politique linguistique québécoise, mais aussi d'ancien professeur de français langue seconde, j'aimerais partager avec vous quelques réflexions portant sur le phénomène de la diversité linguistique et plus particulièrement sur la diversité du français, que la variété en usage au Québec illustre éloquemment.

En tant que professeurs, conseillers pédagogiques, didacticiens ou encore administrateurs, vous êtes interpellés d'une manière ou d'une autre par cette question de la diversité linguistique et de la prise en compte de la variation. Les défis que pose la mondialisation pour le maintien du français comme langue internationale commandent à la Francophonie - aux francophones, aux francophiles et aux professeurs de français - de se mobiliser plus que jamais pour consolider le statut du français et contrer l'uniformisation.

À l'instar de la promotion de la diversité culturelle, la promotion de la diversité linguistique, qui y est sous-jacente, doit constituer pour les États un champ d'intervention prioritaire afin qu'ils préservent leur capacité de mettre en œuvre des politiques linguistiques adaptées à leur situation sociopolitique particulière.

En effet, liée intrinsèquement à la diversité culturelle, la conservation de la diversité linguistique est également, de plus en plus, une préoccupation largement partagée à travers le monde. On affirme même que « nous vivons à une époque dans l'histoire où les langues disparaissent le plus vite ». (1)

J'aimerais à cet égard rappeler l'engagement du Québec en faveur de la diversité culturelle et linguistique en reprenant un extrait du préambule de la Charte de la langue française, adoptée en 1977, qui affirme que les principes qui président à notre législation linguistique, et je cite, « s'inscrivent dans le mouvement universel de revalorisation des cultures nationales qui confère à chaque peuple l'obligation d'apporter une contribution particulière à la communauté internationale. »

Les langues sont certes égales en dignité (2). Cependant, elles n'exercent pas toutes les mêmes fonctions sociales, culturelles, communicationnelles et économiques. On sait, par exemple, que certaines langues sont plus aptes que d'autres à exprimer la modernité et occupent un poids économique plus grand.

L'anglais est devenu la langue globale du moment. Cela se mesure notamment par la multiplicité des sphères où il exerce son influence et par l'extension de son usage (3). En effet, selon les données du British Council, plus de 1 milliard de personnes ont l'anglais comme langue maternelle, langue seconde ou langue étrangère.

En revanche, comme l'a bien résumé Bernard Cerquiglini, le français « n'est pas menacé dans sa vitalité, mais plutôt dans ses ambitions » (4), dont celle de maintenir son statut de grande langue de communication au sein des organisations internationales, comme en témoignent, par exemple, les données sur le recul de la pratique du français même dans les institutions de l'Union européenne (5).

Le français est parlé par plus de 200 millions de personnes dans le monde soit comme langue maternelle, langue seconde ou langue étrangère. Parmi les langues de rayonnement international, elle est parlée sur chaque continent, mais elle est aussi la langue seconde de choix après l'anglais dans tous les États du monde. La demande pour son apprentissage semble se maintenir à travers le monde et même augmenter notamment en Afrique anglophone (6), en Inde et en Chine. Outre le nombre de locuteurs, le statut d'une langue s'établit également en vertu de son rôle d'émancipation culturelle et économique de même que d'ouverture aux valeurs sociales. En ce sens, le français jouit encore de nombreux atouts. Nous avons appris, lors du dernier congrès mondial de la FIPF à Atlanta, que TV5 est maintenant le 2e réseau mondial, devant CNN et BBC World, quant à son taux de pénétration dans les foyers (165 millions).

Vous, mesdames et messieurs les professeurs, membres de l'AQEFLS, vous connaissez certainement la hauteur de ce défi et particulièrement l'importance de promouvoir le français comme grande langue de culture et de civilisation, mais aussi comme langue ayant une utilité socioéconomique, surtout dans le contexte actuel d'ouverture des échanges.

La nature humaine étant ce qu'elle est, il est clair que si une langue nationale, et peu importe laquelle, ne contribue pas à la réussite sociale et économique des citoyens, son avenir demeure forcément limité.

L'omniprésence de l'anglais, comme langue véhiculaire dans le cadre de la mondialisation, force donc plusieurs États à s'interroger sur la place qu'occupent et que devront occuper les langues nationales dans le monde et plus particulièrement celles en usage dans leur territoire.

Le Québec est fortement concerné par cette problématique, en raison particulièrement de son statut de province majoritairement francophone (81,4 % de francophones de langue maternelle) au sein d'un État fédéral majoritairement anglophone sur le continent nord-américain où vivent quelque 300 millions d'anglophones.

Et ce défi est de taille car, au cours des cinquante dernières années, la fraction représentée par le Québec dans la population canadienne n'a cessé de diminuer, passant de 28,9 % en 1951 à 24,2 % de la population du Canada en 2001.

De même, depuis 1951, la proportion de francophones de langue maternelle au sein de la population canadienne a diminué de façon constante, si bien que les francophones, qui représentaient 29 % de la population canadienne en 1951, ne comptent plus, selon le recensement de 2001, que pour 22,9 % de la population du Canada.

Voilà l'un des principaux facteurs qui incite le Québec à promouvoir et à maintenir le statut du français. Il a été jugé nécessaire en effet de rétablir une certaine forme d'équilibre pour permettre aux francophones d'y vivre et d'y travailler en français, comme les anglophones peuvent le faire en anglais dans le reste du Canada.

Diversité et aussi variation linguistique

Ce qui m'amène, après avoir brossé à grands traits les défis que soulève, entre autres, la diversité linguistique, à aborder cette question sous l'angle plus spécifique de la variation linguistique, c'est-à-dire de la diversité à l'intérieur d'une même langue.

Toute langue est un moyen d'expression relativement flexible, apte à s'adapter aux diverses conditions de vie de ses locuteurs. Ce phénomène, que l'on appelle la variation linguistique, est donc inhérent à toute langue, la preuve de sa vitalité. Et partout, les diverses variétés d'une même langue sont hiérarchisées, font l'objet de jugements plus ou moins favorables, que les locuteurs intériorisent et reproduisent très tôt. C'est pourquoi, tout en affirmant l'importance de reconnaître la pluralité des langues, il importe, et cela est vrai pour plusieurs d'entre elles, que l'on prenne en compte la diversité des usages qui se développent dans les différents contextes où elles sont parlées.

Variation dans le temps et dans l'espace

De manière plus précise, on constate que toutes les langues évoluent dans le temps et dans l'espace. Le rythme de ce processus varie en fonction de divers facteurs : brassage des populations, conjonctures politiques, contact avec d'autres langues, poids démographique et économique des communautés en présence, nécessité, pour une communauté linguistique, de nommer des réalités géographiques, politiques et sociales propres au territoire où elle est implantée, etc.

C'est ainsi par exemple que, dans les Amériques, l'espagnol, l'anglais et le portugais ont évolué différemment de leur langue source venue d'Europe. Cela a fait naître des variétés distinctes et originales, adaptées aux nouveaux contextes géographiques, politiques, culturels et sociaux de leurs locuteurs. On parle donc aujourd'hui de l'espagnol mexicain, de l'anglais américain et du portugais brésilien. Il en est de même de la langue française. Plus précisément, la variation du français sur le continent nord-américain découle de trois principaux facteurs : le peuplement d'origine, les mouvements de population et l'influence de l'anglais. Ces trois facteurs conjugués ont façonné l'évolution des deux principales variantes que l'on y retrouve : le français du Québec et celui de l'Acadie.

Un ouvrage fort bien documenté sur cette question vient de paraître aux Presses de l'Université Laval : Le français en Amérique du Nord - état présent. Sous la direction de Albert Valdman, Julie Auger et Deborah Piston-Hatlen, plus d'une vingtaine d'experts d'Amérique et d'Europe y contribuent, ce qui illustre tout l'intérêt que suscite la diversité à l'intérieur même de la langue française. (7)

Tout locuteur francophone, qu'il soit Français (de Paris ou de Marseille), Belge (de Bruxelles ou de Namur), Québécois (de Montréal ou de Sherbrooke), ou Africain (de Dakar ou d'Abidjan), parle le français, mais un français nécessairement marqué par des mots, un accent, des tournures du pays et de la région où il est né et où il vit.

En outre, chaque génération de locuteurs qui disparaît emporte avec elle une partie vieillissante du lexique et chaque génération qui se met en place en introduit une nouvelle. On constate aisément ce phénomène dans notre vie de tous les jours, et les éditions successives des dictionnaires de langue générale en rendent compte en excluant des mots vieillis pour donner place aux nouveaux emplois. C'est ainsi, par exemple, que l'on emploie plus fréquemment aujourd'hui hôpital psychiatrique au lieu d'asile; amérindiens ou autochtones au lieu de sauvages.

Ainsi, depuis son implantation au Québec, le français s'est développé parallèlement au français de France au point de former une nouvelle variété que certains experts nomment : le français québécois. Il s'agit d'une variété autonome et originale de français, qui présente des écarts par rapport au français hexagonal. Ces écarts concernent essentiellement le lexique et la phonétique et non pas la morphologie et la syntaxe, ce qui n'empêche pas l'intercompréhension. Par exemple, pour dénommer le sac des écoliers : en France, on le nomme plus souvent cartable, en Belgique calepin et au Québec sac d'écolier.

Variation dans la société

La variation sociale est également importante dans toutes les langues. L'appartenance à une classe sociale donnée se manifeste entre autres choses par une façon particulière de s'exprimer. Et la communauté linguistique n'étant évidemment pas composée d'un seul groupe social homogène, il est normal que le parler des milieux fortement scolarisés et celui des milieux peu scolarisés diffèrent sur un bon nombre de points, notamment en ce qui a trait à la fréquence d'emploi de mots appartenant à des registres différents. Là encore, les jugements sont convergents d'une société à l'autre : la langue de l'élite est généralement jugée plus favorablement. Rappelons-nous de la pièce Pygmalion de Georges Bernard Shaw et du film My fair lady, qui illustrent bien cette équation entre compétence linguistique et statut social.

Il est normal également que les spécialistes d'un même domaine de connaissances développent entre eux une terminologie adaptée à leurs besoins, un langage qui leur est propre et qui les différencie par rapport aux non-spécialistes.

Par ailleurs, quelle que soit la langue qu'on utilise, on ne la parle pas de la même manière devant un auditoire et à la maison avec des amis. C'est ce qui correspond aux registres (ou niveaux) de langue. On distingue ainsi « les usages » et le « bon usage », ce dernier correspondant à ce que l'on appelle davantage le registre standard.

J'ouvre ici une parenthèse pour expliquer le sens que je donne à l'expression « français standard » dans la suite de mes propos. Le concept de « français standard », par analogie au concept de « l'homme raisonnable » en droit, correspond en quelque sorte à un étalon qualitatif idéalisé à partir duquel les autres registres de langue sont déterminés et hiérarchisés.

Variation et langue française en usage au Québec

J'en arrive maintenant plus précisément à la question de la langue française en usage au Québec. Comme je l'ai mentionné précédemment, certains se demandent encore comment définir et nommer le français parlé et écrit au Québec. Est-ce une langue différente du français parlé en France que l'on pourrait désigner par l'appellation québécois? S'agit-il de la langue française dont l'usage s'est différencié de la langue source en terre d'Amérique ? Doit-on la considérer comme un français régional ou un français national?

Quand on fait la synthèse des études spécialisées, des colloques ou encore des opinions formulées par différents chroniqueurs et autres observateurs de la langue dans les écrits portant sur ce sujet, il ressort deux façons de concevoir le français.

La représentation la plus traditionnelle consiste à voir le français comme l'ensemble des ressources de cette langue telles qu'on peut les décrire à partir des usages qui ont cours en France. La langue française est ainsi considérée comme le français des dictionnaires édités en France. Les autres usages observés dans le reste de la francophonie étant perçus d'abord comme des extensions régionales auxquelles on accole souvent des étiquettes marginales.

Une telle représentation ne fait donc pas de distinction entre le français comme langue et le français de France comme variété dominante de cette langue. L'image du français que projettent les dictionnaires rédigés en France est essentiellement basée sur les usages du français qui ont cours en France et plus particulièrement ceux de la bourgeoisie parisienne. Il en découle que les usages hors de France, voire hors de Paris, sont peu présents et souvent marginalisés.

La deuxième représentation cherche à rendre compte de l'emploi réel du français en France et hors de France. Elle part du principe que toutes les communautés socioculturelles formant la francophonie ont le français en partage, mais qu'en raison de l'histoire singulière de chacune de ces communautés, le français s'y est développé d'une façon particulière, pour donner naissance à des variétés partiellement distinctes.

On dissocie donc le français comme langue, c'est-à-dire comme moyen d'expression partagé par l'ensemble des francophones, des diverses variétés géographiques actuelles de cette langue. Cette représentation permet ainsi de voir le français en usage au Québec, en France, en Suisse, au Sénégal et dans les autres États francophones comme autant de variétés fonctionnelles.

Selon cette représentation, le français en usage au Québec se définit comme l'ensemble des ressources que le français met à la disposition des francophones du Québec pour nommer leurs spécificités : faune, flore, organisation sociale, politique, etc. Et ces spécificités seraient assez nombreuses si l'on se fie aux recherches en cours dans certaines universités québécoises. Cette représentation permet en outre de mieux comprendre la dynamique interne du français en usage au Québec, de mieux comprendre la nature des liens qui, dans cette variété, unissent les emplois qui sont propres aux Québécois et ceux qu'ils partagent avec les autres communautés francophones.

J'aimerais attirer votre attention sur un phénomène fort intéressant, qui est spécifique aux locuteurs du français et qui explique en grande partie les débats sur la langue qui resurgissent sporadiquement. Il s'agit de la très forte attraction qu'exerce encore la norme centrale de Paris. En effet, depuis la Révolution française où le français est devenu l'un des moyens importants d'assurer l'unité nationale de la France, la centralisation linguistique est demeurée un symbole de l'esprit français. Ce lien entre langue unifiée et patrie unifiée n'est pas aussi étroit, par exemple, chez un Américain, un Italien ou un Allemand, pour qui la variation des usages dans leur langue respective a fait et fait toujours partie d'habitudes linguistiques admises.

Toutefois, la réflexion qui s'est faite sur le français au Québec et ses rapports avec le français de France depuis une trentaine d'années a amené les Québécois à mieux se définir comme communauté linguistique. On assiste à une sorte de décentralisation de la norme dans une volonté de concevoir la langue dans toute sa diversité. Cette diversité étant vue non plus comme un obstacle, mais comme un enrichissement.

Dans un ouvrage récent (8), le professeur Francard de l'Université de Louvain écrivait que : « Les enseignants de français et les " professionnels de la langue " ont joué un rôle décisif dans le " rapatriement de la norme " au Québec en faisant triompher une vision " réaliste " de la langue ». Selon lui, ils ont adopté une vision qui « refuse tout autant la marginalisation du français québécois par rapport au reste de la francophonie (ce qu'aurait entraîné la généralisation de l'emploi du joual) que l'adoption pure et simple de la variété parisienne ». Il écrit, à ce propos, que « cette émergence progressive d'un " français québécois standard " est un fait resté unique dans la francophonie, soumise au monocentrisme parisien et confrontée, pour la première fois, à la légitimation de normes endogènes dans une aire périphérique ».

Et cette acceptation de la variation linguistique est désormais admise au sein de la francophonie. Permettez-moi de vous citer deux témoignages à cet égard :

Bernard Cerquiglini, alors qu'il était délégué général à la langue française et aux langues de France : « […] le français n'appartient plus à personne, ni aux Parisiens, ni aux Français, on le parle plus hors frontières qu'à l'intérieur. Obsédés par la norme parisienne, nous avons oublié les variétés de français, en France et hors France. Mais au Québec et en Afrique, il existe des français particulièrement inventifs. » (Libération, jeudi 4 janvier 2001, p.6)

Abdou Diouf, Secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie : « Il n'existe pas une seule langue française qui serait figée dans je ne sais quel dictionnaire immuable. Le français du Québec n'est pas exactement celui du Sénégal qui n'est pas exactement celui de France. » (Conférence prononcée à l'Institut d'Études politiques de Paris sur La Francophonie d'aujourd'hui, 23 janvier 2004)

À la lumière de ces propos, nous sommes peut-être rendus davantage à l'étape de la valorisation de la variation qu'à celle de son acceptation.

Variation et politique linguistique québécoise

C'est dans la foulée de cette démarche d'affirmation de plus en plus forte pour reconnaître les variétés de français en usage dans la francophonie que s'est développée, puis précisée la politique linguistique québécoise en matière d'aménagement du corpus, c'est-à-dire de la langue elle-même. L'idée centrale en cette matière consiste à prendre acte que le français du Québec, tout en se rattachant au tronc commun du français, constitue une variété légitime de français qu'il convient d'illustrer. Notre variété de français doit permettre aux francophones québécois de participer au développement et à l'enrichissement de la langue française. Il s'agit même d'un devoir qui nous incombe en tant que seul État, outre la France, où le français est à la fois la langue officielle et la langue commune, mais aussi la langue maternelle de la majorité.

Cette position a été d'abord mise en lumière en 1990, dans un avis au ministre produit par le Conseil de la langue française. On y affirmait qu'on ne peut uniquement « se juger à partir d'une norme venue de l'extérieur, car un tel comportement ne fait qu'entretenir un sentiment d'infériorité. » Cet avis du Conseil précisait que « si les Québécois tiennent à avoir une description de leurs usages linguistiques, [...] ils ne veulent pas faire de séparatisme linguistique par rapport au français international » (CLF, 1990c: 30).

Variation et aménagement de la langue au Québec

En tant que principal acteur du plan d'aménagement linguistique québécois et en vertu de sa mission de francisation et de son rôle d'orientation de l'usage, l'Office québécois de la langue française reconnaît la variété de français en usage au Québec, en privilégiant, dans ses politiques internes et dans ses travaux terminologiques, le registre standard, considéré comme la norme la plus généralement admise par les locuteurs francophones québécois.

L'Office a été amené à préciser sa stratégie pour répondre judicieusement aux besoins des usagers de la société québécoise en matière linguistique et terminologique. Pour ce faire, il a établi des principes directeurs, notamment en matière d'officialisation, qui tiennent compte de la variation géographique et de la réalité québécoise. Ainsi, les actions de l'organisme font la promotion de la langue française dans sa globalité et visent à son enrichissement par la mise en valeur de la créativité linguistique des Québécois et des autres francophones.

Concrètement, ce principe implique que pour les réalités déjà nommées au Québec par un terme socialement accepté comme étant standard, mais qui n'est pas le même que celui en usage en France, c'est le terme en usage au Québec qui sera privilégié. Cette position repose sur le principe d'enrichissement de la langue française par un apport québécois. L'exemple du terme finissant, comparativement à sortant utilisé surtout en France, illustre bien ce principe, finissant étant en usage depuis longtemps dans le domaine de l'éducation au Québec et étant, par ailleurs, tout à fait acceptable au plan morphologique.

L'acceptation de la variation sur le plan terminologique n'est pas une pratique neuve à l'Office, loin de là. Une consultation du Grand dictionnaire terminologique suffit pour s'en convaincre. On y trouve en effet profusion de synonymes pour désigner une même réalité. Par exemple, pour désigner le coussin de sécurité gonflable dans une automobile, on trouve coussin gonflable (courant au Québec), coussin autogonflable, sac gonflable (termes officiels en France) et l'emprunt direct airbag (utilisé surtout en Europe et notamment en France).

Cette réalité nous rappelle que la forme standardisée d'une langue vivante, tout comme ses autres variétés, est empreinte de diversité, c'est-à-dire qu'un même concept peut être exprimé par plusieurs unités lexicales en relation synonymique. Cette synonymie est sentie comme tout à fait normale en langue générale, étant même considérée comme une richesse partagée. De même, la diversité qui se présente sur le plan géographique gagne à être perçue comme tout à fait naturelle.

En somme, pour résoudre les problèmes de variation, l'Office a adopté une politique de traitement qui tient compte de la concurrence géographique, et puisque l'Office est un organisme québécois, il a la responsabilité de respecter les habitudes langagières des Québécois conformes à la norme du français que ceux-ci valorisent et de prendre en compte les termes en usage et les créations d'ici.

Variation et enseignement

La question de la variation concerne également l'enseignement du français au Québec. Comme l'affirmait Fernand Dumont et je cite : « L'école est au cœur de tout l'aménagement linguistique de la vie culturelle, sociale, économique et politique. C'est essentiellement à l'école, en effet, que la langue commune d'une société se transmet et se forge. » (Dumont, 1995) Partant de cette affirmation et compte tenu de ce qui précède, on peut supposer qu'il y a des lacunes à l'enseigner uniquement avec les seuls dictionnaires élaborés en France et qui sont « nettement francocentriques » comme les qualifie Pierre Rézeau.

Les élèves québécois tout comme les immigrants adultes n'y trouvent pas plusieurs des mots qu'ils entendent et voient autour d'eux (podiatre, commission scolaire, dépanneur, vérificateur général, écotourisme, merisier). Plus encore, les informations de nature encyclopédique, littéraire et culturelle fournies par les dictionnaires les plus répandus ont presque exclusivement une référence française ou européenne. Il est rarement question du Canada ou du Québec, sinon pour mentionner qu'une fiancée, une amie de cœur se dit une blonde au Canada.

Si la plupart des mots de la langue générale figurent d'habitude au dictionnaire, où se trouvent donc les nôtres? Si l'on veut que les Québécoises et les Québécois s'intéressent de plus en plus à leur langue, il m'apparaît fondamental qu'ils puissent aussi trouver dans des ouvrages de référence les mots qui reflètent le contexte langagier qui est le leur.

Dans ce contexte, il importe également de bien préciser et d'expliquer, contrairement à ce qu'on laisse parfois entendre, que la reconnaissance de la variété québécoise de français ne signifie nullement l'acceptation des fautes, des anglicismes ou des emplois non appropriés. La description du français standard en usage au Québec n'est pas synonyme de promotion du joual, du registre populaire et familier. L'objectif est plutôt d'amener tous les Québécois à maîtriser l'usage standard qui facilite la réussite à l'école comme dans la vie professionnelle et qui est la forme de français à promouvoir comme langue commune de la société québécoise.

Conclusion

Nous pouvons assurément conclure que notre variété, comme toutes les variétés de la Francophonie, constitue un enrichissement pour le français dans sa globalité. L'approche que je vous ai présentée à grands traits, tout en affirmant l'unicité de la langue française, reconnaît aussi l'existence de variétés distinctes dans les différents territoires où elle est parlée.

À l'instar de l'engagement pris pour la promotion de la diversité des expressions culturelles, il apparaît tout à fait légitime et nécessaire de reconnaître la diversité à l'intérieur du français. Cette diversité constitue la preuve de sa vitalité parce que, comme l'a si bien dit Antoine Houdar de la Motte : « L'ennui naquit un jour de l'uniformité ».

Par ses travaux en aménagement linguistique, le Québec contribue activement au développement du français ainsi qu'à son rayonnement. Le défi que nous avons tous, professeurs, universitaires, linguistes et autres observateurs de la langue, c'est celui de participer, dans nos champs de compétence respectifs, à la valorisation de notre variété de français.

Merci.

 

Notes

(1) SKUTNABB-KANGAS, Tove (2002). Pourquoi préserver et favoriser la diversité linguistique en Europe? Guide pour l'élaboration des politiques linguistiques éducatives en Europe - De la diversité linguistique à l'éducation plurilingue, étude de référence, Strasbourg, Conseil de l'Europe, p.8.
(2) RENARD, Raymond (2000). Une éthique pour la francophonie, questions de politique linguistique, Paris, Didier Érudition, p. 51.
(3) GRADDOL, David (1997, 2000). The Future of English?, London, British Council. http://www.archipress.org/levy/cyberculture/cybercult.htm
(4) CERQUIGLINI, Bernard (2003). « L'exclusion sociale commence par l'exclusion linguistique », Le Monde des livres, 13 mars 2003.
(5) Notamment les données sur les langues de rédaction d'origine des documents du Conseil de l'Union européenne, dans : BULLETIN QUOTIDIEN, mercredi 25 juin 2003, p.28-30.
(6) HAUT CONSEIL DE LA FRANCOPHONIE (2001). État de la Francophonie dans le monde, Données 1999-2000, Paris, La Documentation française, p.580.
(7) VALDMAN, Albert, Julie AUGER et Deborah PISTON-HATLEN. Le français en Amérique du Nord - état présent, Québec, Les presses de l'Université Laval, 2005, 283 p.
(8) FRANCARD, M., « Attitudes et représentations linguistiques en contexte minoritaire : Le Québec et l'Acadie », p. 371-388 dans, Le français en Amérique du Nord - état présent, op.cit.

 
 
 

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