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Colloque international « La diversité culturelle et les politiques linguistiques dans le monde »

24 mars 2001

La diversité culturelle et les politiques linguistiques
ALLOCUTION DE MADAME DIANE LEMIEUX

MINISTRE D’ÉTAT À LA CULTURE ET AUX COMMUNICATIONS MINISTRE RESPONSABLE DE L’AUTOROUTE DE L’INFORMATION MINISTRE RESPONSABLE DE LA CHARTE DE LA LANGUE FRANÇAISE

À L’OUVERTURE DU COLLOQUE INTERNATIONAL SUR « LA DIVERSITÉ CULTURELLE ET LES POLITIQUES LINGUISTIQUES DANS LE MONDE »

Université Laval, le 24 mars 2001

L’allocution lue fait foi

 

Monsieur le président,

Mesdames et Messieurs les commissaires,

Chers invités,

Mesdames, Messieurs,

C’est avec un sentiment de joie et de fierté que je m’adresse à vous ce matin. À peine investie de mes nouvelles fonctions de ministre responsable de la Charte de la langue française du Québec, j’ai l’honneur de me retrouver en présence d’un nombre important de spécialistes venus de plusieurs continents pour mettre en commun leurs témoignages et leur expérience sur un sujet qui touche désormais presque tous les citoyens du monde : les rapports entre langue et diversité culturelle.

Je souhaite à tous nos invités la plus cordiale bienvenue au Québec, et c’est avec plaisir que j’accueille participants et auditeurs dans l’enceinte de ce colloque. Je remercie chacune et chacun d’entre vous pour son apport à la réflexion commune, car, dans un domaine aussi complexe, nous avons tous à apprendre les uns des autres, et l’avenir qui nous attend ne peut se construire que dans l’échange.

Vingt-cinq ans après l’adoption de la Charte de la langue française, qui a jeté les bases d’un nouvel aménagement linguistique et social, le Québec a entrepris une réflexion en profondeur. La Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec termine maintenant ses travaux et ses audiences auprès des citoyens et des groupes représentatifs. Dans un esprit de continuité mais avec un regard neuf commandé à la fois par les progrès réalisés et par les nouveaux défis qui se présentent à nous, le Gouvernement procédera, à la lumière des recommandations de la Commission des États généraux, à un réexamen de sa politique linguistique et mettra en place, s’il y a lieu, les balises et les moyens qui permettront au Québec de mieux maîtriser son avenir en français.

Cette richesse et cette complexité de l’avenir interrogent nos politiques linguistiques et culturelles : quels rapports entretiennent-elles avec les droits des personnes, avec les aspirations légitimes des collectivités, avec le souci des États pour l’unité et la solidarité? Vous êtes là pour en débattre, à la lumière des expériences et des solutions mises en œuvre dans vos États respectifs. Nul doute que le Québec tirera profit de ces enseignements.

Les politiques linguistiques dans le monde

Ce n’est pas la première fois que le Québec s’intéresse aux politiques linguistiques à travers le monde : cet intérêt est allé grandissant depuis le début des années 1970, soit depuis les premières législations linguistiques. Parlementaires et membres du Gouvernement ont participé à des rencontres ou à des forums de discussion avec des homologues de plusieurs États. Les organismes linguistiques québécois, au moyen de recherches, de publications et de rencontres internationales, se sont employés à analyser l’aménagement linguistique de divers États et à faire connaître le bien-fondé de la Charte de la langue française notamment en France, en Belgique, en Suisse, en Catalogne, au Mexique, aux États-Unis et même en Chine. Dans le cadre de leurs recherches ou de leur enseignement, des professeurs1 ont mis en lumière par leurs publications et rendu disponible sur Internet une vaste documentation sur les législations linguistiques en vigueur dans divers États.

Grâce aux interventions d’experts d’une douzaine d'États, le présent colloque permettra une mise à jour et un enrichissement de nos connaissances qui, j’en suis sûre, seront bénéfiques à tous.

Le français : langue commune de la nation québécoise

Le français est la langue de la vie publique au Québec, il est la langue commune de la nation et est inséparable de son identité. La nation québécoise a au moins trois cents ans d’existence. Au début, elle était composée d’immigrants originaires surtout du nord et du nord-ouest de la France, notamment des Bretons, des Normands, des Picards, des Poitevins et qui, unis par la même expérience, la même histoire et la même volonté de s’approprier l’Amérique, se sont ralliés autour de la langue française, bien avant que ce phénomène ne se réalise en France. Déjà vers la fin du Régime français, cette collectivité était devenue si identifiable, si caractérisée, que Bougainville n’hésite pas à écrire qu'elle forme une « nation différente » de celle des Français.

Malgré les difficultés rencontrées tout au cours de son histoire, trois cents ans plus tard, cette nation reste clairement et fortement identifiable par sa langue et sa culture. Elle continue de se construire en intégrant en son sein des immigrants venant des différents horizons. Ce mouvement de construction de la nation québécoise se poursuit jour après jour, dans le plein respect de la communauté anglophone et des nations autochtones, et dans l’acceptation par tous les Québécois d’un ralliement nécessaire autour de la langue française comme langue commune.

Toutefois, il est difficile de passer sous silence que depuis trente ans, au lieu de valoriser l’aménagement linguistique du Québec et la primauté du français sur le territoire québécois, le Gouvernement du Canada s’est souvent appliqué à affaiblir la Charte de la langue française, notamment dans une Constitution adoptée sans l’accord du Québec et au moyen d’une politique de bilinguisme officiel qui viennent en contradiction avec les objectifs de la politique linguistique du Québec.

Le rôle de la Francophonie

Vous aurez l'occasion d'aborder dans le cadre de ce colloque le rôle que peut jouer la Francophonie pour aider les États et les gouvernements membres à réaliser de façon convaincante ces deux objectifs qui ne s’accordent pas toujours mais qui ne sont pas contradictoires : d’une part, sauvegarder et renforcer le statut, l’usage et le rayonnement de la langue française et, d’autre part, préserver et promouvoir la diversité culturelle et linguistique de nos sociétés modernes. Ce thème de discussion préoccupe beaucoup le Québec, membre actif de la Francophonie.

On sait que depuis le Sommet de Dakar, la Francophonie se veut une et plurielle, lieu de rassemblement et d’échanges « entre partenaires égaux, différents, unis », qui partagent la même langue française et un certain nombre de valeurs communes, mais dans des contextes culturels et linguistiques parfois fort différents. La diversité culturelle et le plurilinguisme sont certes à l’honneur, mais ces concepts méritent d’être bien définis et bien compris. Axés sur l’ouverture et le rassemblement qui s’imposent aujourd’hui, ils ne doivent cependant pas occulter un des rôles de la Francophonie, qui est de maintenir et de renforcer la langue française dans l’espace francophone, dans les organisations internationales et dans le reste du monde.

Nos homologues européens, en particulier, sont-ils suffisamment conscients des efforts constants qu’il faut déployer en Amérique pour faire reconnaître la langue française autrement que comme une langue sous-régionale ? Le Québec a un rôle de plus en plus stratégique à jouer comme chef de file de la Francophonie en Amérique, et ce rôle aura constamment besoin, pour s’exercer, du soutien, de la reconnaissance et de la solidarité des institutions et des gouvernements des États francophones.

Intégration des Amériques et plurilinguisme des États

L’intégration économique des Amériques est à l’ordre du jour, avec des conséquences culturelles et linguistiques qu’il nous faut prévoir et apprendre à gérer. Ici encore, la mise en commun de nos expériences respectives peut rendre ce colloque fort instructif. L’intégration des Amériques, tout comme l’Union européenne, suppose un partenariat d’égal à égal au sein duquel les composantes ont droit au respect de leur identité nationale, ce qui est normal et légitime.

Mais, la création d’une Zone de libre-échange impliquant 34 pays entraîne avec elle une obligation de plurilinguisme dont la mise en œuvre et le respect dépendent essentiellement de la conscience et de la responsabilité des États et des gouvernements concernés ainsi que des personnes œuvrant dans les structures supranationales. Comme l’a fait remarquer Boutros Boutros-Ghali,  le plurilinguisme est aux organisations internationales ce que le multipartisme est à la démocratie.

Dans un Avis qu’il vient de publier sur Les enjeux et les défis linguistiques de l’intégration des Amériques, le Conseil de la langue française illustre bien comment le quadrilinguisme officiel des organisations interaméricaines se réduit souvent, dans la pratique quotidienne, à un bilinguisme anglais-espagnol. Le français et le portugais sont absents des réunions de travail et d’un grand nombre de documents.

Le groupe linguistique français ne représente que 2 % de la population des Amériques. Mais le français est une langue officielle de la Zone et, à ce titre, il a droit au respect et à l’égalité de statut. Il faudra sans doute plus que de la bonne volonté pour assurer la place du français dans les échanges, les documents, les communications. À ce titre, la politique linguistique de l’Union européenne qui se fonde sur le respect des langues des États membres peut servir d'exemple, même si elle peut connaître quelques difficultés d'application. Dans le même esprit, les instances supranationales de la ZLEA pourraient, elles aussi, se doter d’une politique linguistique claire et officielle, voire d’une Charte des langues et des cultures des Amériques, comme le suggérait récemment un membre québécois du Haut Conseil de la Francophonie2.

La détermination des petites nations à vouloir rester elles-mêmes, tout en s’ouvrant aux autres, peut faire souvent plus que la force des poids lourds pour contrer une uniformisation, voire une américanisation néfaste pour l’équilibre mondial et l’épanouissement des peuples.

À cet égard, le Québec, étant donné son poids démographique et la place restreinte qu’occupe la langue française en Amérique, doit demeurer vigilant. S’il le veut et s’il en prend les moyens, ces inconvénients seront largement compensés par les atouts qu’il détient : son histoire fort ancienne à l’origine de l’Amérique du Nord, son économie ouverte et le rôle qu’il a joué dans les traités de libre-échange, son importance comme neuvième partenaire économique des États-Unis, le rôle de chef de file de la Francophonie en Amérique qu’il peut légitimement jouer avec le soutien des instances francophones, enfin l’attrait que continue d’exercer la langue française et son importance dans le monde qui dépasse encore de beaucoup son poids démographique.

Plurilinguisme individuel

Le plurilinguisme suscité par les regroupements d'États sur plusieurs continents, comme aussi la multiplication des échanges et des déplacements internationaux, entraînent avec eux une demande accrue de plurilinguisme individuel. Cela ne veut pas dire, par exemple, que la France doive ajouter l’anglais ou l’allemand à sa langue officielle ou à sa langue commune. De même, au Québec, le français continuera aussi d’être la langue officielle et commune de tous les Québécois, ce qui ne les empêchera nullement de réussir leur intégration aux Amériques. Par contre, dans un contexte de mondialisation et d’échanges interaméricains, le plurilinguisme individuel d’un bon nombre de Québécois se révèle un atout majeur, en plus de constituer une source de culture inestimable.

Plus de 39 % des Québécois sont actuellement bilingues : cette proportion est bien supérieure à la moyenne canadienne qui est de 17 % et de 10 % sans le Québec. Par contre, si la proportion de 9 % de Québécois qui se disent trilingues dépasse encore largement la moyenne canadienne, elle se situe bien en deçà de la moyenne européenne de 17 %. Il y a donc place, dans notre système d’éducation ou par le biais de mesures incitatives, pour un accroissement du taux de plurilinguisme individuel qui permettrait aux Québécois d’être mieux outillés pour faire face aux enjeux de la ZLEA et de donner le ton à l’Amérique comme chefs de file de l’ouverture linguistique et culturelle. Conjugué à la maîtrise des nouvelles technologies de la communication et des industries de la langue, domaines dans lesquels les compétences et les réalisations québécoises sont nombreuses et reconnues, ce plurilinguisme peut être avantageusement exploité pour faire du Québec un centre névralgique de l’appropriation et de la diffusion des connaissances en plusieurs langues.

Une politique linguistique dans le respect de tous

Enfin, le présent colloque nous donne l’occasion, avec nos invités de divers États, d’examiner un peu la perception qu’on peut avoir de nos politiques linguistiques.

Nous avons parlé de langue commune et de plurilinguisme. Autant le Québec est ouvert au plurilinguisme des individus et au plurilinguisme de la ZLEA de demain, autant il est attaché à la solidarité de ses citoyens autour d’une langue commune : le français. Le Québec a vécu une bonne part de son histoire sous la domination de l’anglais. Il en a tiré les leçons qui s'imposent et il sait qu'un bilinguisme institutionnel lui est néfaste parce qu'il confine à favoriser l'anglais dans le contexte nord-américain où cette langue domine déjà.

Si la langue française est l’élément fondateur et rassembleur de la nation québécoise, il n’en demeure pas moins que le Québec a toujours respecté les droits des individus et des minorités, auxquels il est particulièrement sensible. Il a reconnu le droit des Amérindiens et des Inuits de développer leur langue et leur culture; il a implanté sa politique linguistique dans le respect des institutions de la communauté québécoise d’expression anglaise, incluant un système éducatif complet de langue anglaise, de la maternelle à l’université, financé à même les fonds publics; il a reconnu l’apport précieux des communautés culturelles au développement du Québec et injecté des deniers publics pour le soutien et la préservation des cultures d’origine; enfin, il a toujours favorisé l’apprentissage des autres langues comme facteur d’échange et d’enrichissement culturel. L’aménagement linguistique du Québec repose sur ces principes de tolérance et d’ouverture depuis l’adoption de la Charte de la langue française, ou Loi 101, il y a près de vingt-cinq ans. Les Québécois ont donc raison d’espérer que cette réalité finisse par être reconnue de tous.

Conclusion

Chers invités, Mesdames, Messieurs, je voudrais, pour conclure, vous remercier à nouveau pour votre présence et pour votre précieuse contribution à la réflexion qui a été amorcée par la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française. Après avoir reçu des mémoires, parcouru le Québec et entendu les citoyens et les groupes, la Commission – et nous-mêmes avec elle – avons senti le besoin de situer nos réflexions dans une perspective plus large et de confronter nos expériences avec les vôtres. Cet exercice est essentiel dans le « village global » d’aujourd’hui.

Vous venez d'États fort différents, ce qui permettra sans doute d’élargir notre perspective francophone. Mais, dans vos États respectifs comme au Québec et partout dans le monde, l’attachement à la langue demeure sans doute le facteur le plus fondamental de l’identité nationale, identité qui peut se conjuguer elle-même à d’autres identités légitimes chez les citoyens d’une même nation. Cela dit, l’État n’est rien sans ses citoyens et il reste impuissant à faire de la langue le ciment de l’unité nationale sans la volonté de chacun. Au cours des dernières années, les citoyens québécois s’en sont remis largement à l’État pour la sauvegarde de leur langue. Mais pour assurer l’avenir, comme le dit si justement la conclusion de l’ouvrage sur Le français au Québec : 400 ans d’histoire et de vie, il faudra compter davantage sur « l’engagement de tous les citoyens face à la langue française considérée comme facteur de cohésion de la société québécoise ». Car, « nous ne pourrons maîtriser l’avenir en reconduisant le passé [...] Les défis de l’avenir sont d’un autre ordre. Il s’agira d’être nous-mêmes jusqu’au bout de nos capacités d’alliance et de créativité, dans l’affirmation positive de notre identité légitime3 ». Je vous remercie.

1 Je pense en particulier à l’ouvrage de Jacques LECLERC : Langue et société.
2 Michel PLOURDE, dans une communication au Haut Conseil de la Francophonie (5 juin 2000).
3 Le français au Québec : 400 ans d’histoire et de vie, p.450 et 452.

 
 
 

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